ARTISANS DU VIVANT : Entre le microscope et le tambour

Les images surgissent sans prévenir. Au milieu d'une réunion de travail, dans un laboratoire où Julien Gautherot fabrique des vaccins depuis près de vingt ans, elles s'imposent à lui. D'abord lumineuses, presque paisibles. Puis de plus en plus violentes. Elles interrompent le quotidien méthodique du microbiologiste sans lui offrir la moindre explication.
À cette époque, il ne cherche rien. Il ne connaît rien aux vies antérieures, ne fréquente aucun milieu spirituel. Son monde est celui des protocoles, des observations, des résultats reproductibles. Pourtant, quelque chose s'est mis en marche.
Le microscope n'a pas disparu. Mais, peu à peu, un tambour vient lui répondre.

Rien, dans son parcours, ne semblait annoncer cette bifurcation. Julien grandit dans une famille catholique, suit des études scientifiques, entre chez Sanofi où il participe à la fabrication de vaccins. Il aime son métier, croit en son utilité, y construit sa vie pendant deux décennies.
Lorsque ces visions apparaissent, il réagit comme il l'a toujours fait : il cherche à comprendre.
La mort de sa mère, en 2018, accélère ce mouvement. Les phénomènes deviennent plus présents, plus insistants. Il consulte alors une première médium. Puis une deuxième. Puis une troisième.
Il ne leur livre rien de son histoire. Il compare leurs paroles, relève les points communs, établit des correspondances.
« En bon scientifique, j'avais mon tableau. Et à la fin, je me suis dit : ce n'est pas possible, il y a quelque chose de vrai là-dessous. »
La démarche n'a rien d'un abandon de la raison. Elle ressemble davantage à une expérience menée avec les outils qu'il possède déjà.
Le mot chamane, lui, revient sans cesse. Des inconnus le prononcent. Sa marraine, pourtant profondément catholique, le prononce aussi.
La véritable rupture survient lors d'un salon du bien-être, à Dieppe. Julien traverse alors un burn-out. Pendant un travail au tambour, le corps prend le relais. Il hurle, tremble, parle une langue qu'il ne connaît pas. Il dit devenir le loup. C'est là qu'apparaît Hi Hana Ktuk, celui qu'il reconnaîtra comme son premier esprit-enseignant.
Le tambour vient d'ouvrir une porte que le microscope ne pouvait pas voir.

Aujourd'hui, lorsqu'il reçoit une personne, ses mains sont constamment sollicitées. Elles touchent, accompagnent, travaillent avec la terre, l'eau, le feu, l'air. Parfois un couteau, parfois une branche de houx deviennent des supports du soin.
Mais ce qui guide ses gestes échappe, selon lui, à tout apprentissage.
« C'est inné, en fait. Ça vient tout seul, c'est complètement intuitif. »
Il cherche ses mots lorsqu'il décrit cette perception.
« C'est comme si je voyais avec mon ventre. C'est très curieux. »
Ce n'est ni une image, ni un son, encore moins un raisonnement. C'est une manière d'appréhender ce qui est là avant même de pouvoir l'expliquer.
Pour autant, le scientifique n'a jamais quitté la pièce.
Avant le soin, Julien écoute, questionne, reformule. Sa formation de coach lui donne une méthode. Puis vient le temps où il relie les éléments, construit une cartographie, cherche les cohérences.
L'intuition fait surgir la matière. Le scientifique lui donne une structure.
Les deux avancent ensemble.

En Mongolie, six chamanes qu'il ne connaît pas reconnaissent en lui la même réalité, sans s'être concertés. De ce voyage, il retient moins une validation qu'un apprentissage : distinguer la lumière de l'ombre, apprendre à poser des limites à l'invisible, décider quand les esprits peuvent venir et quand ils doivent rester à distance.
Mais ce sont d'autres expériences qui continuent de le troubler.
Un jour, Hi Hana Ktuk lui montre des chasseurs préhistoriques installés durablement près d'une vallée où le gibier vient naturellement à eux. Cette image contredit tout ce que Julien croit savoir.
Deux jours plus tard, un article scientifique annonce la découverte, au Saskatchewan, d'un village vieux de onze mille ans correspondant précisément à cette description.
« Pour le scientifique que je suis encore, ce n'est pas possible. Et en même temps, ça fait du bien, ça ancre. Tu te dis : c'est bon, je ne suis pas fou. »
Plus tard, le même dialogue se rejoue autour de l'usage médicinal du tabac durant l'ère glaciaire. D'abord impossible à ses yeux. Puis retrouvé dans une publication scientifique.
Ces confirmations ne servent pas à prouver sa pratique. Elles nourrissent autre chose : la possibilité que deux façons d'approcher le réel puissent parfois se rejoindre.
Le microscope continue de regarder le monde. Le tambour continue de l'écouter.

Longtemps avant le chamanisme, il y avait déjà la forêt.
Julien raconte qu'un simple sac-poubelle abandonné sur un chemin lui provoquait une douleur physique.
« Comme si ça me transperçait le ventre. »
Le chamanisme n'a pas créé ce lien. Il lui a appris à vivre avec lui.
Il parle souvent de la Terre comme d'une immense cour de récréation où chacun avance selon son degré de conscience. Cette image ne cherche pas à excuser les comportements humains. Elle lui permet simplement de ne plus transformer chaque blessure infligée au vivant en souffrance personnelle.
Alors les gestes changent.
Il reste sur les sentiers, parce qu'en dehors commence le territoire des animaux. Avant de couper une branche devenue trop envahissante, il prévient l'arbre. Sa consommation, déjà modérée, devient presque monastique.
« Un profond respect pour le vivant, et puis être plus à l'écoute du vivant. Pas l'homme au-dessus de la nature, être dedans. »
Cette manière d'habiter le monde se retrouve jusque dans sa pratique du soin. Il cherche à intervenir le moins possible.
L'objectif n'est pas que l'autre revienne.
C'est qu'il puisse repartir capable de se soigner lui-même.

À ceux qui traversent des expériences semblables aux siennes, Julien ne propose ni méthode ni certitude.
Il invite d'abord à se faire confiance, même lorsque ce qui arrive paraît incompréhensible.
Il insiste ensuite sur la nécessité d'être entouré.
« J'ai l'impression d'avoir été une boule de flipper. Et je n'ai rien fait tout seul, rien. »
Enfin, il recommande de ne jamais cesser d'apprendre, d'accepter d'être déplacé par ce que l'on ne comprend pas encore.

Vers la fin de notre échange, une dernière question lui est posée.
Que signifie, pour lui, être un artisan du vivant ?
Il répond sans hésiter :
« Pour moi, chamane répond clairement à ça. Quand tu deviens chamane, ton être et ton faire se regroupent, tu ne fais plus qu'un. »
Puis il élargit aussitôt cette définition. Être artisan du vivant n'est pas, selon lui, l'apanage des chamanes. Chacun peut l'être, à sa manière.
Le « microscope » est toujours là. Le tambour aussi.
Entre les deux, Julien Gautherot poursuit un chemin où il ne cherche plus à choisir entre ce qui s'observe et ce qui se ressent.
Julien Gautherot consulte à Hautot sur Mer, Dieppe, Louviers et Evreux : https://www.juliengautherot.com/


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